Lettres

Jean-Baptiste Willermoz. Portrait signé Gautier, pensionnaire du roi, 1766. Il pourrait être l’oeuvre de Jacques Gauthier d’Apoty (1710 – 1781), peintre et graveur, père de cinq fils tous graveurs ou peintres, dont l’un fut le colaborateur de l’abbé Rozier, grand ami de Willermoz.

Lettre à un profane

Monsieur, Madame,

Le temps ne me permit pas de vous proposer quelques réflexions et observations préliminaires à l’égard de la Franc-maçonnerie, étant membre de l’Ordre Ecossais des Chevaliers du Saint temple de Jérusalem. Je l’ai remis toujours à un temps plus favorable et ce jour je me suis décidé à vous écrire ces quelques lignes. Je vais donc me borner à vous donner quelque légère idée de l’institut en général, et du Régime particulier auquel j’aimerai vous voir associé.

L’origine et le but essentiel de cette institution sont très anciens et sont fort peu connus, même du plus grand nombre de ceux qui portent le titre de maçon parce que le grand nombre se contente de l’écorce et fort peu cherchent le noyau.

Les uns ne désirent d’acquérir ce titre que pour se procurer sous son voile quelques amusements mystérieux et des amis souvent alors aussi peu solides que le goût qui les unit ; d’autres le désirent pour exercer en commun une bienfaisance louable et honorable qui est le but ostensible et général de la Société ; d’autres enfin, qui n’ont pu penser qu’une institution dont l’ origine primitive se perd dans la nuit des siècles puisse exister et avoir résisté à tous les chocs sans être soutenue par un but fondamental et essentiel pour les hommes de tout rang, âge et nation, ont pris un essor plus élevé, de sorte que pendant que les uns rampent dans le vestibule de l’ Edifice, d’ autres planent sur son toit.

Les écarts des uns dans la société civile ont avili aux yeux du public, souvent imprudent et précipité dans ses jugements, la Société la plus respectable, parce qu’il a fait à cet égard comme il fait quelquefois pour ce qui concerne la Religion qu’il confond souvent avec la conduite répréhensible de quelques ministres qu’elle emploie. Mais cette Société ayant en elle une force propre, n’à point été et ne peut être par là avilie dans son essence, qui sera toujours très respectable.

De cette diversité de goût, il a dû résulter pendant le cours de la durée de cette institution, et dans son sein même, des Régimes différents, dont les uns, à mesure qu’ils se sont plus rapprochés du but primitif, auront dû avoir des règles plus austères que ceux qui auront préféré d’en rester plus éloignés. Telles que l’on voit par exemple quelques parties de certains ordres religieux qui ont établi des réformes particulière et plus sévères sans cesser cependant d’appartenir à leur ordre primitif, mais bien plutôt pour se rapprocher de son primitif.

Cet exposé suffira je pense pour vous porter à examiner sérieusement quel est le régime qui conviendrait le mieux à vos vues et à vos goûts, et je m’y ferai ensuite un devoir et un plaisir de vous indiquer les portes de celui que vous aurez préféré.

Celui auquel je suis attaché à la dénomination particulière des Régimes Rectifiés. Ils ne sont pas les plus commode. Ni les moins exigeants de tous ; mais s’ils exigent plus que les autres de ses membres, ils leur laissent aussi espérer davantage ; ils ont leurs épines, mais elles ne piquent que ceux qui avec trop de sensualité l’effleurent, ou qui ont l’impatience de les cueillir avant leur temps. Voici pour aider à vos réflexions, une définition générale de la maçonnerie dans les Régimes Rectifiés, qui sont les seuls dont je vous parlerai maintenant.

La maçonnerie est une école dans laquelle on éprouve graduellement l’aspirant pour en former un homme moral utile dans toutes les parties de la Société humaine où la divine providence l’a placé, ou voudrait le placer ; dans laquelle on le forme ainsi sous le voile de divers symboles, emblèmes et allégories propres à exercer son intelligence suivant sa capacité, dont l’ étude est adoucie par quelques amusements de société, honnêtes et décents qui deviennent intéressants par le sel du mystère qui les accompagne.

On le forme ainsi s’il ne l’était déjà, ou on le fortifie dans l’amour d’une pratique constante des devoirs religieux, moraux et sociaux, afin qu’il acquière l’habitude de cette vertu aimable et douce, qui plaît partout où elle se montre avec ces caractères, mais qui ne peut mériter le nom de vertu qu’ autant qu’elle est fondée sur les bases inébranlables de la religion chrétienne.

Ainsi, quoique la société des maçons ne soit pas une société religieuse car toute controverse en matière de religion et de politique est expressément défendue dans toutes ses assemblées, cependant les principes maçonniques qui la dirigent sont intimement liés aux principes fondamentaux de la Religion, sans lesquels nulle société particulière ne peut être essentiellement utile.

Ainsi, pendant que le corps entier peut se rendre utile par la bienfaisance à la partie souffrante de l’humanité, chaque individu qui la compose peut y trouver aussi pour lui-même un avantage réel et inappréciable pour tout le cours de sa vie, et bien au-delà, s’il sait priser le bien que l’institut peut lui faire.

Voilà une légère esquisse de la maçonnerie en général. Je me fais un plaisir de vous la présenter telle que je la connais, je souhaite qu’elle vous soit agréable.

Nous ne proposons à personne de se faire recevoir parmi nous, et en cela nous différons beaucoup des autres, mais nous devons quelques conseils et éclaircissements à celui qui se présente de sa propre volonté. Nous devons lui faire entrevoir que la démarche qu’il se propose de faire est beaucoup plus importante que plusieurs ne le pensent, afin qu’il puisse réfléchir mûrement avant de demander sa réception. Il y a lieu de croire que si partout et en tout temps on eût agi de même, on n´aurait pas eu besoin de réforme, et la société aurait eu dans son sein moins de membres qui la déshonorent.

Cependant malgré ces précautions il y a peu de loges, dans tout régime indifféremment, qui puissent se féliciter, au même degré de tous les membres qu’elles reçoivent ; mais ce que les forces réunies de la Religion ne peuvent faire sur certains hommes, doit-on se le promettre de celles moins puissantes d’un institut particulier ? Un nouveau reçu doit donc tirer le rideau de la charité fraternelle sur les défauts de ceux-là, et chercher vers d’autres ses modèles, car je puis vous dire avec vérité que ceux-là restent fort longtemps, si ce n’est pas toute leur vie, dans le vestibule, quoiqu’ils soient quelquefois fort avancés en grades ou en dignité dans l’institut.

Si après cet exposé vous persistez dans le dessein d’être reçu, je dois vous faire remarquer qu’il n’y a nulle nécessité pour un homme de se faire recevoir maçon, mais qu’il est de la plus grande importance pour un homme marié ou une femme mariée de ne faire aucune démarche essentielle qui puisse altérer le moins du monde l’union dans sa maison. Bien des personnes ont un préjugé contre la maçonnerie ; tout injuste qu’il est, un homme sage ne doit pas le heurter de front.

Parmi les femmes qui chérissent leur époux, il y en a qui regardent comme un temps enlevé aux douceurs de leur union celui que le mari destine à une association étrangère ; elles craignent quelquefois que ce qui est un bien apparent ou ne présente qu’un amusement honnête ne devienne une cause de dissipation nuisible de manière ou d’autre au bien commun de la maison. J’ose vous assurer que ces craintes sont sans fondement, mais on doit les excuser chez celles qui sont les premières victimes de leurs préjugés, et on doit agir à leur égard avec toute la prudence que suggère l’amitié. L’homme honnête qui s’est choisi une compagne doit lui rendre autant qu’il peut la vie douce, et ne la pas semer sans une nécessité absolue d’aucune amertume ; le bonheur n’existe que là où on le procure à tout ce qui nous environne. Si elle y répugne, suspendez vos résolutions, et attendez un temps plus convenable. Ne cherchez point à arracher un consentement qui ne pourrait tranquilliser une âme honnête qu’autant qu’il serait accordé par l’amitié, et dirigé par la confiance. Lorsque vous aurez été reçu dans la société, redoublez s’il se peut d’attachement, de soins et de vertus ; vous lui prouverez alors que la société est utile de plus d’une manière, et que son consentement vous a été profitable.

Le vrai maçon doit être fidèle sujet, bon mari, bon père, bon ami, (bonne épouse) enfin il doit être tout ce que lui inspire l’amour de la vertu et de ses devoirs : voilà ses caractères essentiels. S’il ne les a pas, ou s’il ne les acquiert pas, il court grand risque de déshonorer la société.

Vous pouvez me communiquer le résultat de vos propres réflexions, j’attendrai d’en être instruit pour proposer les scrutins d’usage en pareil cas.

Jean Baptiste Willermoz
dix-septième siècle